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Ciudad Saludable

Ciudad Saludable, Lima (Pérou)

De la fouille des ordures à la micro-entreprise...


Il suffit de sortir des quartiers riches de Lima pour s’arrêter devant le spectacle d’hommes et de femmes éventrant les sacs poubelles dispersés dans la rue, à la recherche d’un bout de plastique à revendre pour gagner quelques sous. Quelle dignité, quelle santé et quel niveau de revenu pour ces hommes ? Quel niveau sanitaire pour une ville jonchée de déchets ?
C’est en cherchant à transformer le travail de ces hommes en opportunité de création de micro-entreprises qu’Albina Ruiz a fondé, en 2001, l’ONG Ciudad Saludable (« Ville Saine »).

ONG ?! nous qui n’étudions que des entreprises rentables ?
Cette fois-ci nous avons décidé de nous placer un niveau au-dessus des micro-entreprises, en allant étudier l’ONG qui les aide à se créer. Et avouons-le, c’était l’occasion pour nous de rencontrer une équipe célèbre, mainte fois récompensée pour son travail, sur un sujet qui nous passionne. Ciudad Saludable est en effet dirigée par Albina Ruiz, gagnante d’un Skoll Award (la fondation Skoll détecte, suit et finance les entrepreneurs sociaux à travers le monde) qui trône dans son bureau, à côté de photos où elle pose avec Muhamad Yunnus ou Richard Gere. Encore une fois nous constatons que dans le monde des entrepreneurs sociaux, tout le monde se connaît…

Un constat : à Lima, les particuliers tendent à se substituer au service public pour gérer les déchets

Un service public défaillant …
Théoriquement, ce sont aux mairies des différents quartiers de fournir le service de collecte et de recyclage. Mais « cela n’est possible que dans les quartiers riches », nous explique Gladis Monge, une des ingénieurs de l’équipe. « En effet, passer un contrat avec une entreprise spécialisée représente des coûts élevés que beaucoup de mairies ne peuvent assumer, parce que les habitants ne payent pas la taxe locale d’édilité » (70 à 80% de non paiement dans les quartiers pauvres).
«De plus, il n’y a pas de moyen pour les obliger à le faire : dans le cas de l’électricité ou de l’eau, on peut toujours leur couper la lumière ou l’eau courante … mais dans le cas des déchets, le camion-poubelle ne sait pas qui s’est acquitté de sa taxe, et même s’il ne ramassait que les poubelles des maisons qui ont payé leur taxe, cela ne servirait à rien parce que les gens peuvent toujours aller jeter leurs déchets un peu plus loin … »
De ce fait, dans les quartiers les plus pauvres, la mairie ramasse les déchets (c’est une obligation légale), en se finançant sur d’autres enveloppes, mais elle ne fait que le minimum : les passages des camions municipaux sont irréguliers, et les services se contentent d’aller déposer les poubelles dans une décharge sans se soucier de retraiter les déchets.

…face à des « segregadores » (recycleurs) très actifs.
Par ailleurs, la situation économique difficile a poussé de nombreuses personnes à effectuer des métiers pénibles pour survivre : les « segregadores » pullulent, ces hommes et femmes fouillant les poubelles à la recherche de matière inorganique recyclable (métal, plastique, papier ou verre) qui puisse être revendue et leur rapporter quelques sols, la monnaie locale. De vrais centres de tri à eux tous seuls.
En faisant ce travail, les segregadores s’exposent à des risques de maladie, ne serait-ce que parce qu’ils se coupent les mains régulièrement et n’ont pas d’uniformes pour se protéger (les mêmes habits sont portés toute la journée). Autre retombée négative : la mauvaise presse dont ils souffrent auprès de la société: on les prend souvent pour des délinquants ou des drogués, si bien que leur niveau d’estime personnelle est très bas et que peu de particuliers ou d’organismes ne s’intéressent à leur sort.
« Pourtant, insiste Gladis Monge, ils jouent un vrai rôle dans la société : ils contribuent à la protection de l’environnement en créant une vraie dynamique de recyclage, et ils génèrent des revenus, ils ont une vraie activité économique. »

Le rôle de Ciudad Saludable : organiser les recycleurs individuels en micro-entreprises grâce à un travail de coordination auprès du tryptique mairies-habitants-recycleurs

L’ONG s’est donc donné comme mission d’organiser ces personnes en micro-entreprises, afin d’améliorer leurs conditions de travail et leurs revenus, revaloriser leur rôle comme acteurs de la société, et améliorer leur estime personnelle. En somme, créer de vrais emplois pour des travailleurs marginalisés tout en protégeant l’environnement et en améliorant le niveau sanitaire des villes.
Pour cela, un travail de sensibilisation est à mener conjointement entre différents acteurs : les mairies, qui sont amenées à reconnaître ces travailleurs comme une vraie aide dans leur rôle de gestion des déchets de la ville, les habitants que l’on éduque au tri sélectif des déchets, et enfin les segregadores eux-mêmes, à qui l’on s’efforce de donner l’ambition et la capacité à créer leurs propres entreprises.

Auprès des mairies : faire accepter les segregadores comme des partenaires à part entière
Ciudad Saludable travaille, avec les segregadores, à convaincre les municipalités de mettre à disposition des locaux de triage, du matériel ad hoc … La démarche de Ciudad Saludable est de prouver aux municipalités que les segregadores leur épargnent du travail et ainsi leur permettent de faire des économies. Et qu’ils méritent donc une contrepartie…

Auprès de la population : sensibiliser aux 3R (réduire, recycler, réutiliser) et faire participer au programme.
Le travail des segregadores est fortement facilité si les déchets sont déjà triés (en deux poubelles, l’organique et l’inorganique, ce dernier représentant environ 50% des déchets). Aussi, Ciudad Saludable a-t-elle entrepris un vaste programme de sensibilisation au tri, particulièrement au sein des écoles : on apprend aux enfants à faire du papier recyclé, par exemple, pour leur montre l’intérêt de récupérer le papier. Les enfants se révèlent être de puissants leviers de changement au sein des maisons, car ils transmettent à leurs parents ce qu’ils retiennent à l’école.

Nous allons réutiliser, réduire, réparer, rejeter(consommer moins), recycler ...
Nous sommes RESPONSABLES, et toi ?

Mais la sensibilisation des enfants ne suffit pas, il faut surtout convaincre les habitants de participer au programme …Nous avons rencontré trois jeunes filles volontaires de l’ONG qui nous ont expliqué en quoi ceci consistait.

 Un entretien avec Caty, Leslie et Vanessa


« Nous avons entre 20 et 22 ans et travaillons bénévolement pour Ciudad Saludable, après avoir reçu 15 jours de formation. Depuis 6 mois, tous les matins de la semaine, nous sortons à la rencontre des habitants de notre quartier, maison par maison, en suivant un quadrillage précis. Nous sensibilisons les habitants pour qu’ils trient leurs déchets, et acceptent de les remettre aux travailleurs de Ciudad Saludable. Pour cela, une heure de la journée est fixée avec eux, c’est le moment ou le segregador passera sonner à la porte pour récupérer les sacs. C’est important qu’il y ait ce rendez-vous, sinon ce sont des segregadores qui ne font pas partie du programme (les « informels ») qui pourraient venir récupérer les poubelles.


le fameux autocollant : « Voisin, nous participons au programme de recyclage du quartier Villa Maria del triunfo. Participe toi aussi ! »

Si un habitant est d’accord pour participer au programme, nous collons un stickers sur sa porte, nous lui laissons un flyer explicatif sur la manière de trier les déchets, et enfin nous lui laissons des sacs pour qu’il puisse faire le tri. Le segregador échange toujours un sac vide contre un sac plein.

En général, la moitié des personnes que nous rencontrons sont d’accord pour participer. Les autres refusent pour les raisons suivantes :

    · elles vendent déjà leurs déchets par elles- mêmes
    · elles donnent leurs déchets au collège de leurs enfants qui les revend et se fait des bénéfices
    · elles ont peur de devoir ouvrir la porte à un inconnu
    · elles ne sont pas présentes dans la journée pour remettre les déchets. »

Auprès des segregadores : les aider à s’organiser en micro-entreprises efficientes
Il y a un vrai travail à faire pour convaincre les segregadores de s’organiser en micro entreprises, car si les bénéfices en terme de salubrité ou de conditions de travail sont immédiats, les bénéfices financiers mettent un certain temps à se concrétiser.
En effet, pour améliorer l’hygiène de la ville et les conditions de travail des segregadores, l’on interdit la recherche de matières premières dans la rue ou dans les décharges, les segregadores doivent traiter uniquement le matériel récupéré des mains des habitants. Or, les habitants sont au départ peu nombreux à participer au programme, et le niveau de récupération diminue … D’où une baisse des revenus dans un premier temps.


Trieurs informels au travail : les déchets sont récupérés dans la rue
et non dans des sacs poubelles directement chez l’habitant

De ce fait, c’est Ciudad Saludable qui paye l’investissement initial on fournissant tricycle, uniformes, gants et masques pour inciter les segregadores à adhérer au programme. Par la suite, ils doivent s’organiser pour générer leur propre revenu, mais ils sont aidés par différents programmes de formation : comment créer sa micro entreprise, comment donner de la valeur ajoutée au déchets (en triant le plastique par couleur ou épaisseur par exemple)…
Ils peuvent ainsi augmenter leurs revenus grâce à plusieurs facteurs :

    - Meilleur pouvoir de négociation face aux racheteurs grâce aux volumes vendus (ceci n’est possible que lorsque les segregadores se regroupent).
    - Meilleure qualité des déchets vendus (grâce au tri des habitants qui ne mélange plus organique et inorganique)
    - Sur garantie de Ciudad Saludable, obtention de petits crédits qui permettent d’espacer les ventes aux racheteurs (autrement dit, tenir plus longtemps sans vendre sa collecte au jour le jour), voire de vendre à meilleur prix directement aux centres de retraitement, sans passer par des petits intermédiaires

Nous avons eu l’occasion de rencontrer un couple de segregadores récemment entré dans le programme, dans un quartier où celui-ci est encore peu développé.

Un entretien avec Carmen et Celestino

Nous sommes entrés dans le programme Ciudad Saludable il y a 6 mois. Nous sommes un groupe de quatre personnes qui avons monté notre micro-entreprise, mais nous ne nous entendons pas très bien (le quatrième a posé plusieurs lapins aux familles dont s’occupe ce groupe, en ne venant pas chercher leurs sacs de déchet à l’heure dite. Cela porte préjudice au groupe entier ...)

Avant, nous devions travailler de nuit (pour ne pas être chassés des tas d’ordure par la police), nous avions des horaires beaucoup plus lourds, et nous avions toujours des infections aux mains. Nous nous faisions insulter dans la rue.

Aujourd’hui, la vie n’est pas encore facile, nos revenus ne sont pas encore suffisants mais nous travaillons dans de meilleures conditions. Nos projets : augmenter les quantité de materiel récupéré (cela sera possible quand plus de famille participeront au programme) pour augmenter nos revenus.

Nous avons quand même déjà un peu espacé nos ventes aux recycleurs : avant nous devions vendre ce que nous avions récupéré tous les deux jours, et aujourd’hui nous tenons une semaine en moyenne”

C’est Carmen qui conclut avec un beau sourire : “Queremos salir adelante!” (nous voulons aller de l’avant!)

Les résultats et les projets 
Plus de 35 micro-entreprises ont été créées depuis le début du programme.
 Albina Ruiz est pleine d’énergie et d’enthousiasme pour nous raconter tous les projets que caresse encore Ciudad Saludable.
L’un des plus avancés est le suivant : Ciudad Saludable cherche désormais à augmenter le volume de matière recyclée en passant des accords avec des entreprises pour qu’elles contractent avec des entreprises de segregadores du programme. Les entreprises mettent de côté tous leurs déchets papier, qui sont récupérés une fois par jour par une micro-entreprise créée par Ciudad Saludable.
Pour les entreprises concernées, qui acceptent de jouer le jeu parce que les recycleurs sont propres, en uniforme et organisés, ce programme est aussi un moyen de développer leur programme de responsabilité sociale, et leur image : elles reçoivent un certificat à la fin de chaque mois certifiant que grâce à leur action, une somme d’argent a été générée pour une famille de recycleurs ... un certificat qui ne va pas sans rappeler celui de
New Leaf Paper ...

Pour conclure, un petit mot d’Albina Ruiz (derrière elle, vous pouvez observer des objets en papier recyclé fabriqués par une communauté de femmes avec laquelle travaille Ciudad Saludable)

    Nous espérons qu’après avoir lu cet article et entendu mon mot, beaucoup d’entre vous pensent qu’il est possible de faire des choses différentes, comme le fait Jessica (une stagiaire française) qui est ici avec nous au Pérou, une de vos compatriotes.
    Je voudrais vous dire qu’il est possible de faire ce que l’on a appris, ce qui nous plait, mais en se débrouillant pour que notre action puisse aussi aider les autres, parce que nous nous avons eu l’opportunité d’étudier, mais beaucoup ne l’ont pas eue, et pourtant ils sont courageux et ont la volonté nécessaire pour aller de l’avant.
    Produire un changement dans la vie d’autres personnes, je crois que c’est ce qui va nous remplir, nous donner de la satisfaction, et je dis toujours : nous allons pouvoir aller nous coucher tranquilles, mais le lendemain matin nous réveiller avec l’envie de créer et continuer à réaliser des choses positives.
    Motivez-vous et on vous attend ici à Ciudad Saludable !

    Sources :
    Entretiens avec Gladis Monge, Albina Ruiz et José Rodriguez le 12 octobre 2007
    Rencontres avec Leslie, Vanessa et Catia, Celestino et Carmen le 15 octobre 2007,
    et visite de deux quartiers dans le cono Nord.

    Liens :
    Site internet de Ciudad Saludable

    Annexes :
    Comment fonctionne désormais le système de recyclage ?
    Les segregadores récupèrent l’inorganique chez l’habitant, le trient, et le vendent à des usines spécialisées dans le recyclage.

    La mairie continue de récupérer l’organique (photo de droite : l’éboueur sonne une cloche pour que les habitants sortent leur poubelle, qui est emmenée dans le camion municipal ...)

    Comment se finance Ciudad Saludable?
    Ciudad Saludable propose par ailleurs un service de consulting (payant) auprès des mairies et autres entités qui souhaitent améliorer leur gestion des déchets. Les membres de l’ONG sont tous des spécialistes dans ce domaine et donnent aussi des cours à l’université La Catolica.
    En outre, la fondation Skoll a récompensé le travail de Ciudad Saludable en 2006, avec une bourse de 650 000$ pour développer le programme dans le pays et le répliquer dans d’autres pays.
    D’autres bourses et aides viennent compléter le budget de l’ONG, estimé à 800.000$ pour 2007.